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Tout dans le jeu

Tout dans le jeu

Comment un brillant étudiant de Harvard a créé le célèbre jeu de société Diplomatie... pour continuer une longue carrière comme simple facteur à La Grange Park. Pendant 21 ans, Allan Calhamer parcourut son circuit de postier à La Grange Park, ville dans laquelle il avait grandi et été diplômé à sa sortie du lycée, ville dans laquelle il avait décidé de s'installer et d'élever ses deux filles. C'était un homme de grande taille, doux et distrait, qui observait le monde derrière des lunettes à verre épais, lui donnant un air savant, et qui rentrait chez lui le soir pour étudier l'Histoire. Personne ne remarquait ces détails distinctifs sous son uniforme bleu arborant l'insigne « Letter Carrier ». Facteur en banlieue est un métier qui garantit l'anonymat et c'est exactement le sort qui fut réservé à Calhamer sur les trottoirs de sa ville natale.



En revanche, hors de La Grange Park, Calhamer n'était pas un inconnu. Alors qu'il était jeune (un des plus brillants jeunes hommes que la ville ait jamais produit), Calhamer était allé à Harvard. Au début des années cinquante, alors qu'il était encore en licence, il inventa le jeu de plateau Diplomatie. Diplomatie, une version de Risk qui nécessite de la réflexion, amène des joueurs à prendre le contrôle d'une grande nation d'avant-guerre en Europe et à négocier, enjôler, séduire et poignarder dans le dos afin de dominer le continent. Depuis sa publication en 1959, le jeu fut vendu à plus de 300 000 exemplaires. John F. Kennedy y joua à la Maison Blanche. Henry Kissinger y joua afin d'affuter les compétences qui le feraient secrétaire d'État. Aussi facile à apprendre que les échecs, mais aussi difficile à maitriser que les fusions et acquisitions d'entreprises, Diplomatie a de nombreux disciples, du club local de Windy City Weasels à un circuit regroupant des tournois internationaux en passant par des articles de webzines tels que Repensons la stratégie d'ouvertures de la Russie et Le Gambit belge.

Diplomatie fut un pionnier des jeux de guerre (« un des signes avant-coureurs du gaming organisé » selon Derk Solko du site [Board Game Geek->http://boardgamegeek.com]). Mais jamais il ne rendit Calhamer riche (un jour, il s'acheta une Mercury Monarch grâce aux royalties) et l'éloigna de la carrière promise à la plupart des étudiants de Harvard. Après avoir inventé le jeu, il navigua d'un travail au département légal de Harvard à quelques mois au service diplomatique puis à une carrière d'analyste systèmes. À la fin des années soixante, vivant grâce aux aides sociales à New York, il commença un travail en tant que gardien à la Statue de la Liberté.

« On peut dire que cela était mal dans un sens » dit Calhamer, aujourd'hui âgé de 77 ans, à propos de Diplomatie. « C'était peut-être une façon de me détacher de ma mauvaise ascension sociale. »

Cela en valait-il la peine, pour une grande réalisation ?

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Les origines de Diplomatie remontent à l'enfance de Calhamer à La Grange Park. Studieux et dégingandé, il passait ses journées à l'intérieur, jouant aux échecs et à All-Star Baseball, un jeu dans lequel on utilisait une toupie pour simuler le résultat des matchs. La Seconde Guerre mondiale éclata alors qu'il était âgé de huit ans et il suivit avidement les informations avec ses parents.



« Sa mère l'encourageait à développer une imagination fertile et il inventait sans cesse des jeux de plateau » se souvient Gordon Leavitt, un ami d'enfance. Calhamer adorait l'histoire militaire : « Allan avait un fusil en plastique et il étudiait les manuels d'armes de la Première Guerre mondiale. Il était vraiment passionné. »

Un jour, alors qu'ils fouillaient dans le grenier des Calhamer, les garçons découvrirent un vieux livre de géographie. Calhamer était fasciné par ces pays exotiques et disparus visibles sur les cartes : l'Autriche-Hongrie, la Serbie, l'Empire ottoman. « Ce fut le point de départ du jeu » révèle Leavitt.

Après être diplômés du Lycée de Lyons Township, Calhamer et Leavitt obtinrent tous deux une bourse pour Harvard. À la fin des années quarante, l'université était encore réservée aux garçons et Calhamer fit partie d'un groupe dont la vie sociale toute entière tournait autour des jeux de plateau. Il joua au sein de l'équipe d'échecs et conçut un jeu de morpion en trois dimensions.

« Aucun d'entre-nous n'était extraverti socialement parlant et aucun d'entre-nous n'avait de petite amie, donc au lieu de sortir, nous jouions » dit Stuart Dreyfus qui devint professeur-ingénieur à l'Université de California-Berkeley.

Dreyfus se souvient de Calhamer comme étant un brillant iconoclaste qui brisait chacun des principes de conformité de l'Université. C'était un jeune Républicain dans la ville libérale de Cambridge dans le Massachusetts. Dans le même temps, il s'essayait à l'art moderne, trempant des batteurs dans des pots de peinture et éclaboussant des canevas.

Calhamer faisait partie d'une promo d'étudiants d'Histoire et un cours sur l'Europe du XIXe siècle fut la source de sa dernière inspiration pour Diplomatie. Le professeur était l'auteur d'un livre intitulé Les Origines de la Guerre mondiale. En le lisant, Calhamer se souvient de l'atlas trouvé dans le grenier familial. « Cela fit tilt dans ma tête » explique maintenant Calhamer. « Je me suis dit : quel jeu cela ferait ! »

Tout excité, il dessina une carte de l’Europe aux environs de 1900 et recruta six de ses amis joueurs. Les règles étaient simples : chaque pays commence avec trois « centres de ravitaillement » et trois unités, à part la Russie qui en compte quatre. Le but : occuper la moitié des centres du plateau. Aucun des pays n’était assez puissant pour y parvenir seul, donc les joueurs devaient former des alliances. Mais un seul pays pouvait gagner, donc à un moment donné, quelqu’un devait trahir un allié.

Diplomatie était une brillante simulation des relations internationales. Les pays les plus vulnérables étaient ceux situés au centre : l’Allemagne, l’Autriche et l’Italie. Comme dans la vraie vie, ils s’alliaient souvent contre les puissances qui les encerclaient. Mais astucieusement, le jeu promouvait également les relations interpersonnelles. Jouer les autres joueurs était aussi important que de jouer ses unités.

« Le but est d’arriver à faire faire aux autres ce que tu attends d’eux et de les convaincre que c’est à leur avantage » explique Doug Kent, qui dirige le fanzine Diplomacy World. Beaucoup considèrent le jeu Diplomatie comme un exercice cynique de trahison. « Je l’appelle le Briseur d’Amitiés » dit Solko de [Board Game Geek->http://boardgamegeek.com].

Calhamer lui-même admet que Diplomatie n’était pas un succès dans les dortoirs. Il était difficile de regrouper sept joueurs pour diriger la France, l’Angleterre, l’Allemagne, l’Italie, l’Autiche, la Russie et la Turquie. Et ses amis introvertis n’avaient rien de politiciens.

« Ses meilleurs amis étaient les seuls qui acceptaient de jouer » explique Dreyfus qui n’apprécia jamais le jeu, car d’après lui « [il] était trop honnête ».

Après l’Université, Calhamer fut répertorié comme 4-F, c’est-à-dire inapte au service militaire, à cause de son diabète. Il s’essaya donc à l’École de Droit de Harvard. Les étudiants en droit adorèrent le jeu, se retrouvant dans le grenier de Calhamer pour s’entrainer aux négociations.

« Les avocats aime Diplomatie, car ils aiment le pouvoir » explique Leavitt. « Doubler les gens leur vient naturellement. Allan n’avait pas la personnalité pour devenir avocat. Il n’était pas assez agressif. Il est plutôt rigoriste. »

Calhamer quitta l’école de droit au bout d’un an et demi. Essayant de mettre son intérêt pour la diplomatie à profit, il passa l’examen d’entrée aux services diplomatiques, mais cela se solda par une mission temporaire de trois mois en Afrique. À son retour aux États-Unis, Calhamer se sentit assez encouragé par l’intérêt de ses camarades de classe dans Diplomatie pour en produire 500 exemplaires qu’il vendit via des magasins de jeux à New York, Chicago et Boston. Il semblait que le jeu soit finalement ce dont il avait besoin. Le géant des jeux de plateau Avalon Hill acheta les droits, offrant des royalties de 5% sur chaque vente à Calhamer et Diplomatie devint un succès international.

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« Il parait que les Kennedy y jouent à la Maison Blanche et il semblerait que des dignitaires de l'OTAN s'assureraient qu’il arrive parfois à Jack de gagner » rapporte un chroniqueur du London Evening Standard.

Sylvania, son employeur à la défense, fut tellement impressionnée qu’elle offrit un poste de chercheur à Calhamer, espérant ainsi qu’il puisse développer un programme sur la base de son jeu. Mais Calhamer n’adhéra jamais à la vie en entreprise : au fond, il se voyait comme l'inventeur d'un jeu, cultivant l’espoir que Diplomatie le sauverait d’un travail de bureaucrate.

Malgré son succès, les royalties générées par Diplomatie ne furent pas suffisantes pour permettre à Calhamer d’en vivre. Au bout de six ans, il quitta Sylvania et vécut des allocations avant de trouver un poste de programmateur informatique à New York. Alors qu’il dérivait çà et là, il rencontra celle qui deviendrait sa femme, Hilda, une immigrée dominicaine. Cela ferait se concentrer n’importe quel homme sur un bon travail. Calhamer quitta son poste pour en commencer un nouveau à la Statue de la Liberté. Lorsqu’il emmena Hilda à La Grange Park, elle tomba amoureuse de cet endroit tranquille, dans une banlieue boisée. Calhamer la ramena donc chez lui et s’installa pour travailler en tant que facteur.

« Ça en valait la peine » dit-il. « Ça ne semble pas être un travail très qualifié mais c’était un emploi stable et qui rapportait de l’argent. J’étais plutôt bon pour trier le courrier. Il faut être précis. »

Quoiqu’il en soit, l’aspiration de Calhamer à la célébrité était garantie. Il ne serait pas facteur pour le restant de ses jours. Il serait toujours connu comme l’inventeur de Diplomatie. Le jeu eût plus de succès que ses imitations (la plupart des jeux de stratégie militaire était des monstruosités inabordables avec d’épais livres de règles et des centaines de pièces) et transcenda le domaine des jeux de guerre qu’il avait lui-même aidé à créer. Le magazine Games fit entrer le jeu dans son Panthéon aux côtés de classiques des jours pluvieux tels que le Monopoly, le Scrabble, le Cluedo, le yam's et les petits chevaux. Lors d’une visite au Département d’État à Washington, Calhamer était une star, recherché par des généraux et des sous-secrétaires. Dans les années soixante et soixante-dix, il participa à des tournois de Diplomatie « bien qu’il ne fît pas partie des meilleurs joueurs » d’après Edi Birsan, un vétéran du jeu, vivant dans la région de San Francisco.

« Il ne tient pas compte de la personnalité des autres joueurs » explique Birsan, notant toutefois que les inventeurs deviennent rarement des maîtres de leur jeu. « Sa personnalité est telle qu’il n’est pas assez agressif dans sa communication. » (« Je crois que je joue plutôt bien, » se défend Calhamer, citant plusieurs victoires en tournoi. « J’essaie de négocier des accords qui sont bons pour les deux parties et qui se régulent d’eux-mêmes. »)

Il n’est pas surprenant d’entendre dire que l’inventeur de Diplomatie est un diplomate médiocre. Il se pourrait bien que Calhamer ait inséré dans l’univers fantastique de son jeu quelque chose qui lui manquait en réalité. Après tout, l’inventeur du Monopoly était bien ruiné.

Gordon Leavitt, qui est désormais actuaire retraité à New York, semble déçu de la façon dont les choses se sont enchaînées pour le petit voisin qui était tellement fasciné par les armées, les cartes et la Première Guerre mondiale.
« Il aurait dû être professeur d’Histoire » dit Leavitt qui demanda tout de même à ce que Calhamer intègre le Panthéon du lycée Lyons Township. En vain. « Ils ne comprenaient pas ce qu’il avait réussi à faire. Ils sont habitués aux vice-présidents de compagnies. “Inventeur de jeu ? C’est quoi ça ?” Si quelqu’un avait écrit un livre qui était toujours imprimé cinquante ans plus tard, ce serait un bel exploit. C’est ce qu’Allan a fait. Il a inventé quelque chose qui est toujours utilisé cinquante ans plus tard. »

Dreyfus est moins surpris par le chemin qu’a suivi son camarade de classe. Calhamer ne fut jamais intéressé par l’argent, le pouvoir ou la reconnaissance du public. Un homme d’affaire plus doué aurait peut-être pu devenir riche grâce à Diplomatie. Quoiqu’il en soit, les vieux jours de Calhamer sont assurés grâce à un héritage qu’il a touché.

« Il a fait ça en pleine conscience » dit Dreyfus. « Je pense qu’il voulait pouvoir gérer sa vie. Je ne pense pas qu’il voulait travailler directement sous les ordres d’un chef. »

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Avant que la promotion de Harvard de 1953 ne se réunisse cinquante ans plus tard, un questionnaire fut envoyé à chacun. À la question qui demandait ce qu’avait été leur plus important succès professionnel, Calhamer répondit « invention du jeu Diplomatie ». À la question qui demandait ce qu’il aurait fait différemment dans sa vie, il donna une réponse que ne doit pas être courante à Harvard : « J’aurais probablement tout fait différemment. »

Calhamer ne se rendit pas aux cérémonies de l’Ivy League (groupe de huit universités du nord-est des États-Unis dont Harvard). L’esprit original qui avait créé une référence du jeu de plateau n’était pas fait pour suivre une carrière conventionnelle. Mais les clubs de Diplomatie se réuniront toujours après que les procès défendus par ses camarades de classe ou leurs cours auront été oubliés. Il a peut-être des regrets quant au cours de sa vie mais il laisse un héritage. Lorsqu’on lui demande quelle vie il aurait voulu, Calhamer tapote un de ses jeux.

« C’est mieux d’avoir ceci » dit-il. « Cela vous laisse penser que vous avez fait quelque chose. »

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