Le Théorème de Lépante

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Adaptation par Gabriel Lecointre d'un texte de François Meignant publié dans le Mach die Spühl ! daté du 20 décembre 1986. Septembre 480 av. J.-C. : dans le détroit de Salamine, les trirèmes de Thémistocle font face, à 1 contre 100, à celles de Xerxès Ier, Roi des Perses. La tension est insoutenable. Dans les bistrots du Péloponnèse, la population suit le match sur les écrans de télévision placés là pour la circonstance. L'angoisse est à son comble car l'Empereur achéménide part grand favori. Il démarre d'ailleurs sur les chapeaux de roue, utilisant les rostres puissants de ses galères, tels de monstreux phalli, pour enfiler une à une les trirèmes des villes grecques. Toutefois, contre toute attente, Thémistocle le rattrape dans la dernière ligne droite et lui file une tripotée mémorable. Les supporters du Grec, massés sur les deux rives du détroit, exultent et le retsina coule à flot tandis que Xerxès coule à pic.

Le 6 octobre 1571 à la fraîche, la flotte turque se planque dans le Golfe de Corinthe. Quand, le 7 au matin, elle veut sortir prendre le frais en mer Ionienne, elle trouve le détroit de Lépante bloqué par quelques barcasses agressives commandées par le fringant Don Juan d'Autriche. Les bookmakers européens, au courant de l'affaire, ne misent pas 10 écus sur la victoire du Prince autrichien. Sur les navires turcs, les équipages se marrent… et reçoivent dans les gencives les boulets chauffés au rouge lancés de main de maître par Don Juan, réputé au tennis pour ses terribles services-canons. Le Turc perd la partie 6/1, 6/0 et deux mille redoutables marins d'Iskenderun se noient de désespoir.

Ces deux victoires aussi consécutives qu'inattendues, à très précisément 2050 ans d'intervalle, à quelques semaines près, suffirent à bâtir une légende à faire frémir d'horreur tout le Proche-Orient. Pendant des siècles et notamment à Rome, l'on apprit dans les Écoles militaires ce principe incontesté :

« Toute flotte orientale plongée dans un détroit grec reçoit de la part d'une flotte européenne 100 fois inférieure en nombre une poussée de haut en bas suffisante pour l'envoyer par le fond. »



Hélas ! Mille fois hélas ! L'un des plus grands, des plus vaillants hommes que la Terre ait jamais porté apprit à ses dépens que tout principe n'est qu'une loi vérifiée par l'exactitude de ses conséquences et non un théorème mathématiquement vérifiable ! Ainsi, lorsque le Général Grabiel, tout auréolé de sa gloire et entouré de ses fidèles Scaphandriers-Alpins, se présenta devant la flotte turque d'Ahmed-Manu, cinquante-et-unième du nom, au large de Patras (et Patatras), il avait en tête le multi-séculaire Principe. La triste suite nous apprit qu'il se trompait !

L'affaire fit grand bruit dans l'École Militaire des Dix-Huit Centres où les plus grands penseurs étudièrent le problème. Nul cependant ne put déterminer si le Principe avait péché ou si le vaillant Général, bourrelé de remords depuis la mort de Double-Janus, avait choisi d'entrer dans la légende par la grande porte en trouvant devant Lépante une mort héroïque.

Quoi qu'il en soit, les grands penseurs de l'École Militaire des Dix-Huit Centres complétèrent simplement l'antique Principe par ses mots laconiques :

« …mais il faut se méfier QUAND MÊME !! »