Diplomatie et le jeu d’échec
Savoir où l’on va

samedi 1er février 2003, par Thomas Sebeyran

Auteur(s)

Thomas Sebeyran

Français
- Champion de France par Equipes
- multiple vainqueur de tournois dont la Coupe de France


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Les Echecs et Diplomatie ?

Il est vrai qu’au départ Alan B. Calhamer voulait créer une sorte de ’jeu d’échec à 7 joueurs’. Qui n’a pas, dans ses tentatives pour expliquer le jeu à quelqu’un qui ne le connaît pas du tout, donné cette explication ? ( Maintenant je préfère dire : c’est un jeu ou on doit convaincre les autres de vous laisser gagner !!! ;-) )

Faire le parallèle est tentant.


Même si effectivement la tactique de Diplo est plus simple que celle des échecs, elle est différente, faisant plus appel à des sortes de niveaux de bluff et d’anticipation qu’à un calcul profond d’une position sur un échiquier. Couvrira, couvrira pas ? Va t’il jouer ce que j’attends de lui qu’il fasse… ? Si j’étais lui je ferais … Bien sur à Diplo il y aura toujours les 50/50, ces situations tactiques ou on a sur le papier une chance sur deux de prendre un centre ou d’en perdre un… Chose impensable pour un joueur d’échec… mais la simultanéité des mouvements induit ces dilemmes classiques du joueur.

Sur un des fils du forum (Wanted Chess Players), plusieurs points intéressants ont été soulevés. On retrouve en effet dans à Diplomatie, le même champ lexical qu’aux échecs :
- Le classement Elo
- Le répertoire des ouvertures, qui portent toutes un nom (il y a une base de données très complète sur le Diplomatic Pouch)

Tenté par l’ouverture Lépante des Eaux bleues de l’Autriche (F Tri - Adr) ? ou celle du rat du désert de la Turquie (A Smy - Syr) ?

On peut également parler de ’finales’ à diplomatie, du moins dans les parties C-Diplo ou l’année du dernier coup est fixe. En effet cela demande une certaine habitude, mais la dernière remise d’ordres d’une partie de Diplomatie représente toujours un moment particulier, que certaines lois régissent. Quand j’ai commencé à jouer en tournoi je ne faisais jamais vraiment attention à ça et je me contentais de finir, prenant les centres que je pouvais obtenir tactiquement, et ceux que diplomatiquement je ne prenais pas. En fait il convient avant de bien regarder la carte à l’aube de l’automne 1907 et de faire un calcul de MaxiMin (Maximum-Minimum) pour chaque joueur : c’est à dire de regarder pour chaque pays, les centres que ce pays possède, ceux qu’il peut potentiellement prendre, et ceux qu’il peut potentiellement perdre. Ensuite établir un classement en fonction du nombre de centres, et seulement après decider du coup à jouer sachant qu’il faut tout faire pour se trouver bien sur soi même dans la fourchette haute des prévisions tout en faisant baisser le leader potentiel. Ce qui vous donne une conduite à avoir, en gros savoir à qui vous devez prendre des centres, de manière à ce que ça ne profite pas à un autre. Par exemple je suis Français, je peux prendre un centre à 100% au joueur Allemand ou tenter en Scandinavie un ’guessing game’ (50/50) avec le Russe qui est potentiellement premier. Si apres coup vous avez pris ce centre à l’Allemand mais que vous realisez que le Russe à un centre de plus que vous au décompte final vous pouvez vous mordre les doigts de ne pas avoir tenté l’autre option. Un autre cas ? Turc, J’ai une bonne chance de prendre ce centre sur l’Italien mais en le faisant j’ai une chance aussi de casser un soutien qui pourrait le faire tenir face au Français qui est le plus gros de la table... Doit-on preferer tenter un centre sur la Russie alors même qu’il y a moins de chance pour ce coup de reussir ? Pas évident... Si on rajoute en plus à cela la donnée Diplomatique que le Russe est votre allié et que vous n’avez ni l’un, ni l’autre jamais trahi ... Tels sont les dilemmes des ’finales’ à Diplomatie. Et c’est pourtant ce calcul MaxiMin, qui doit vous aider à savoir si vous devez prendre ce centre ou si vous pouvez vous permettre de le laisser à un joueur parcequ’il vous à été ’sympathique’ pendant la partie ! Eh bien c’est ce même MaxiMin qu’utilisent certains programmes d’échecs pour trouver le prochain coup qui leur fera le plus gagner de matériel.

Sur un plan purement tactique les deux jeux semblent différents. La diplomatie est totalement absente des échecs. Alors que reste-t-il comme point commun ?

Le rapprochement peut se faire au niveau du ’plan’ de jeu. C’est peut être sur le côté stratégique que l’on peut trouver une correspondance. Aux échecs on donne toujours ce conseil aux débutants ’d’avoir un plan’, à Diplomatie c’est capital aussi : Si on ne fait que ’pousser ses pions’ pour graber un centre puis l’autre, on va vite tomber sur une impasse Diplomatique et/ou stratégique...

A chaque moment important de la partie il faut savoir se dire ’Où je vais ?’ En gros ce que j’appelle avec certains autres joueurs, est ce que je suis dans un schéma de victoire ? (sous entendu connu) Ca va du calcul simple de "que vais je faire de mes réarmements" ? ( Flotte ou armée ? ) à des computations plus théoriques sur la position et la stratégie à adopter de facto (Quel pays dois-je attaquer maintenant ? - ou ne pas attaquer). Cela comprends aussi la faculté de se projeter sur plusieurs saisons jusqu’à la fin de la partie, (Que puis je espérer récupérer d’ici l’automne 1907 ? au mieux ? Ou dans le pire des cas ?)

Se fixer des objectifs est comme aux échecs une bonne méthode, par exemple pour l’Allemagne essayer de noyauter toute la Scandinavie d’ici 1907. Ensuite on a ce ’plan’ en tête et on va commencer les préparatifs diplomatiques qui conviennent avec chaque pays, ensuite , au milieu de la partie si d’autres facteurs n’ont pas fait qu’il faut changer son fusil d’épaule ( Attaquer la France par exemple ? ) il faut se replacer dans son schéma de victoire, se demander "tiens, où j’en suis ?"

Attention je ne suis pas en train de dire qu’il faut avoir un plan complet en tête des la première saison, (je vais faire ca, m’allier avec untel, avoir tels centres à la fin de la partie), car effectivement à Diplomatie il faut savoir rebondir sur les nouvelles données qui arrivent à chaque tour de jeu... ( Un stab est si vite arrivé ! ;-) ) , mais plutôt qu’il faut avoir une sorte de canevas en tête pour le développement naturel de son pays. En revanche ne pas oublier que les meilleurs joueurs arrivent parfois sur les tables de face à face avec une véritable ambition, et ont déjà en tête les centres qu’ils vont prendre dès le tirage au sort effectué... une sorte de winning spirit et c’est cet état d’esprit qui va leur permettre finalement de gagner un meilleur pays pour le tournoi... ou plus ;-)


Imaginons la situation suivante, vous êtes Allemand, environ en 1905 ; allié à la France vous n’avez fait que vivoter pendant les premières années devant subir en première ligne l’attaque de l’Angleterre et ensuite de la Russie. Au sud, Russie et Turquie étaient figés dans une guerre contre l’Italie et l’Autriche, jusqu’à ce que L’Italie ne stabe l’Autriche. On trouve comme potentiels vainqueurs à ce stade la, la France et la Russie. Pourquoi ? parce que la diplomatie est encore ouverte avec tous pour ces deux pays, et surtout la carte ’parle’ : France peut finir l’Angleterre, tout en commencant à se placer autour de vos centres Allemands. La Russie peut elle aussi continuer à avancer dans votre direction, prendre des centres en Autriche, tout en ayant un regard sur le Turc. Qu’allez vous faire, vous pauvre Allemand coincé entre ces deux géants ? Stratégiquement, vous êtes encore bien placé en Scandinavie, et personne ne menace encore vos points vitaux. Même si la pression de la Russie devient ... angoissante ... Idéalement à ce stade votre plan devrait être de faire jouer la rivalité entre Russie et France, tenter un équilibre des pouvoirs et tenter de glaner un centre de ça de là … Après tout la France est toujours votre allié… Il deviendrait peut-être même possible de jouer quelques coups avec l’Angleterre ? Et la Russie sera-t-elle aussi gourmande alors que tous les regards se portent sur elle ? Alors quoi ? trahir la France pour jouer quelques coups avec l’Angleterre ? n’est ce pas justement ce qu’il faudrait éviter ? de donner une raison à la France de déclencher son assaut ? La réponse est stratégique, tactique ET diplomatique… mais vous devez rester fidèle a votre plan… Noyauter la Scandinavie et équilibrer les deux super-puissances… Il va falloir ajuster ce plan à chaque tour, recalibrer chaque décision… Jouer la tactique de l’essuie glace en somme… penser "BOP" (balance of powers) Bien sur on imagine que vous jouez encore pour la première place, pas pour faire un gros second… On est loin des échecs où vous devez progresser dans une guerre de tranchée ’case par case’ , mais pas si éloigné, parce que justement vous savez ou vous allez, vous avez un plan, un schéma de victoire. Chaque décision doit être prise au regard de ça… ( ce coup ci je reste neutre à l’égard de la Russie, parce que je sais qu’au tour prochain il va devoir prendre une décision entre envoyer une unité de plus sur votre front ou se défendre d’une possibilité de plus en plus probable de coopération Austro-Turque ) ( Ce coup ci je prends la Mer du nord, au lieu d’y soutenir le Français, et je commence à placer quelques jalons diplomatiques avec l’anglais en vue d’une coopération tactique au prochain coup sur Edi ) (etc … etc … )

J’ai deux souvenirs de parties de ce style , mais avec une ambiance un peu plus tendue… L’une très ancienne des masters 1993, ou l’Allemagne de Tangui le Dantec pourtant réduite à deux centres parvient à remonter et à griller tout le monde sur le fil (je n’y ait pas figuré mais j’ai souvent entendu des commentaires sur cette partie restée fameuse, parce que Tangui avait réussi ainsi à se qualifier pour la finale laissant sur place tous les requins de l’époque sur sa table) , une autre beaucoup plus récente du dernier Championnat de France ou cette fois je jouais bien l’Allemagne et même si je n’ai jamais été réduit à deux centres, c’etait super chaud parce que Mun était squatté par le Français, qui ne devait théoriquement qu’y ’passer’ un tour de printemps ! (sic) ;-) et j’ai du perdre Berlin en fin 1906… Finalement il s’en est fallu d’un cheveux pour que Russie, France et moi même ne finissions tous Ex-Aequo … (à 9 centres ? ) c’était finalement la Russie de William Attia qui avait gagné parce que il avait bien contré les coups du Turc et de l’Autriche… (que j’avais oublié, ou plutôt pas eu le temps de ’brieffer’ tactiquement)

Voilà ! Finalement pour terminer sur une anecdote, il y a bien déjà eu des parties de diplo ’en aveugle’ comme aux échecs… j’ai souvenir d’un voyage mythique pour un tournoi en mini-bus jusqu’à Aix-en-provence ou nous n’avions pas la carte, ou plutôt pas la place de l’installer et que tous nous puissions la voir, donc nous avions joué comme ca comme les fous furieux que nous étions à l’époque… Mais c’était juste un Blitz… Il faudrait vraiment tester cette idée de partie en aveugle comportant des négos, avec un arbitre comme suggéré par Galiléo.

Thomas Sebeyran aka Liaisons Dangereuses

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Ouh ouh... J’y étais, à Aix, et de cette partie en aveugle, avec Ben et quelques autres. ça ne nous rajeunit pas. Pour répondre à l’article, j’ajouterai que les échecs ont de commun avec Diplo un certain nombre de points, comme le fait de devoir changer son fusil d’épaule lorsque l’on est bloqué. Jouez avec six pions contre six avec placement libre (et donc deux trous), et vous verrez à quel point la réflexion est proche. Pour finir, j’ai fait de la compèt’ à Diplo et aux échecs (en face à face), et je pense que le meilleur point commun est encore la mentalité : Bouffer l’adversaire est vital, et les meilleures parties que j’ai jouées avaient un point commun, aux échecs comme à Diplo : J’étais en rogne ! ... mais à Diplo, il faut avoir un plus gros appêtit.

GONZO aka François Doucet



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